Les limites qui mènent à la crise

Dans un premier temps, tentons, à travers la précédente description de la situation économique, de relever un certain nombre d’éléments qui pourraient être pertinents dans l’identification des difficultés auxquelles les Antilles françaises font face.

Dans le secteur primaire tout d’abord, nous avons soulevé le problème de diversification des cultures au profit de la banane. Il est avéré que, malgré les aides, la banane des Antilles ne peut pas combattre la banane d’Amérique du Sud au niveau du prix, cette dernière étant bien moins cher puisque produite avec un coup de main d’œuvre et des contraintes liées à l’environnement et particulièrement à l’utilisation de pesticides bien moindres. De plus, les subventions attribuées ont également un effet pervers sur le marché local. En effet, la répercussion de ces aides au niveau du prix de vente est faite dans l’hexagone, la banane antillaise étant mise en concurrence frontale sur ce marché, alors que sur le marché local le prix de cette même banane, cultivée sur place, avoisine les prix hexagonaux. Il est même apparu qu’elle soit vendu jusqu’à 40% plus cher en Martinique et en Guadeloupe.

Le problème de la diversification ne touche pas uniquement l’agriculture. Le secteur secondaire est également concerné, avec une prédominance du sous-secteur de la construction qui tire son épingle du jeu, notamment grâce aux avantages fiscaux. On note donc une difficulté à développer l’industrie locale, le secteur industriel investissant peu face à la puissance financière de l’industrie agroalimentaire, trustée par quelques grands groupes, qui génère pourtant peu de valeur ajoutée.

Globalement, les économies antillaises sont soutenues artificiellement par les avantages et les subventions, mais aussi et surtout, par une forte proportion de services non marchands et d’emplois publics.

Pour finir, du fait notamment de la difficulté à générer de la valeur, nous avons relevé un déséquilibre flagrant de la balance commercial en faveur de l’importation. De plus, ces échanges commerciaux ne sont pas facilités par le coût élevé des transports augmentant l’isolement et la faible concurrence sur ce marché. Les échanges avec la zone Caraïbe et Amériques sont peu développés, on note une focalisation avérée des échanges avec l’Europe et principalement avec la France.

«Il y a un problème de monopoles. Il y a un problème d’organisation de l’économie. Il y a un problème d’une économie insulaire qui est l’héritière des comptoirs de l’époque de la colonisation et qui fait qu’effectivement, il y a quelques entreprises qui dominent, au sens plein du terme, le marché de ces îles. »

Yves Jégo, Ministre de l’Outremer, sur France Inter le 16 février 2009

La crise de février 2009 aux Antilles, déclenchée initialement pour dénoncer la vie chère, aura débouché sur un plus grand questionnement sur la société antillaise. Crise identitaire, malaise hérité de la colonisation, désorganisation de l’économie, injustice sociale, chômage endémique, les raisons de la crise semblent être nombreuses. Elle aura au moins permis de mettre en place une analyse afin d’identifier certains facteurs limitant le développement de l’économie et de la société.

Nous allons, dans cette partie, introduire des avis et des témoignages d’observateurs et d’ingénieurs locaux.

Au sujet de la revendication initiale de vie chère, l’économiste Guy Numa identifie trois facteurs de prix élevés : le poids de la fiscalité, l’organisation anticoncurrentielle des marchés et l’hypertrophie du secteur public en lien avec la surnumération des fonctionnaires. En effet, les employés du secteur public perçoivent une majoration de 40 % de leurs salaires par rapport à ceux de France métropolitaine, en cause la cherté de la vie liée à l’éloignement. Ce dispositif alimenterait l’inflation et créerait un sentiment d’injustice auprès de la main d’œuvre du secteur privé bien moins payée. Selon Guy Numa, la teneur économique des revendications relève de l’économie sous tutelle de l’Etat et d’un petit nombre d’acteurs formée en partie de békés (décédant des colons, 1% de la population concentrant 52 % des terres et 40% des magasins), deux dimensions étroitement liées pour des raisons historiques. L’économiste relève également un protectionnisme contre-productif. Selon lui, la taxe sur les importations, appelée octroi de mer, oblige à payer des taxes sur les intrants et les matières premières. Un mécanisme qui va en contresens du mouvement de globalisation et qui tendrait à accentuer l’isolement. De plus l’aide de l’Etat découragerait les exportations. En s’y substituant, elle les rend beaucoup moins indispensables et beaucoup moins rentables que les importations.

« Il apparait que les producteurs locaux fixent leur prix de vente non pas en fonction de leur prix de revient, mais en fonction du prix du produit importé. Le prix de vente du melon produit localement est ainsi systématiquement aligné sur celui du melon importé […] Cette situation est évidement nuisible pour le consommateur qui ne peut choisir qu’entre des produits chers. Elle est également défavorable pour le développement des économies locales, car les producteurs locaux ne sont pas incités à augmenter leur production. En conséquence, le niveau anormalement élevé des marges des importateurs et des distributeurs a également des conséquences négatives sur le tissu économique local et sur l’emploi ».

Rapport de Jean-Pierre BRARD, Rapport d’information relatif à l’amélioration de la transparence des règles applicables aux pensions de retraite et aux rémunérations outre-mer, Assemblée nationale, n° 3780, mars 2007, p.84

L’économiste Pascal Peri, quant à lui, dénonce le rapport d’exclusivité, de dépendance vis-à-vis de l’hexagone. Il estime que le modèle du centre polarisant perd de sa pertinence dans le cas de territoires discontinus. Les pratiques anticoncurrentielles sont également, selon lui, des freins évidents au développement de ces territoires. Selon son analyse, les économies locales sont fortement marquées par leur verticalité puisque les mêmes opérateurs contrôlent toute la chaîne, de l’importation des produits jusqu’à leur distribution. On peut comprendre que, sur d’aussi petit marché, ces facteurs soient fatals à l’entrée de nouveaux concurrents.

A la suite des entretiens réalisés dans le cadre de cette étude, les mêmes facteurs limitant ont été relevés : les échanges commerciaux exclusifs avec l’Europe, le déséquilibre de la balance commerciale, une économie de production agricole détournée des besoins primaires de la population, des réseaux et des lobbies luttant pour la préservation de leurs privilèges et monopoles, l’étroitesse du marché, les difficultés des échanges liée au coût du transport et aux frais douaniers.

Cependant, ces entretiens auprès d’ingénieur antillais ont fait ressortir deux éléments extrêmement importants.

Le premier concerne la problématique de la monnaie. Effectivement, la présence de l’euro, monnaie forte, dans le bassin caribéen avec des monnaies plus faibles que le dollar américain, restreint l’éventuelle capacité à prospecter des marchés nouveaux et ne favorise pas les exportations dans ces zones. Alors que cette problématique touche l’industrie européenne face au dollar américain, on peut comprendre que cette difficulté soit accrue face des monnaies encore plus faibles. C’est donc un facteur à prendre en compte si l’on vise à développer les échanges avec les proches voisins.

Le second élément, concerne l’accès à l’éducation et à la formation professionnelle. La population des DOM est encore jeune, puisqu’une grande partie des habitants a moins de 25 ans. La part des jeunes âgés de moins de 19 ans s’élève à 36 % contre 26% en métropole. Seulement 40 % d’une classe d’âge dans les DOM accèdent à une seconde générale ou technologique contre 54 % en moyenne en métropole. Il apparaît ainsi que l’insularité et l’étroitesse du marché de l’emploi représentent autant de contraintes empêchant la pérennisation des dispositifs que l’on peut mettre en place pour répondre à la demande de formation. Un autre effet négatif de ces contraintes se situe au niveau de la capacité à présenter une offre de formation diversifiée. Les demandeurs sont donc bien souvent obligés de se rendre en métropole pour suivre une formation adaptée, ce qui entraîne une organisation et des dépenses supplémentaires liées entre autre au déplacement. Encore faut-il compter sur le retour au pays des jeunes diplômés partis se former dans l’Hexagone.

Des moyens pour l’émergence

Dans cette partie, nous allons tenter de proposer quelques éléments pour résoudre les quelques difficultés énoncées précédemment, en nous basant également sur les entretiens réalisés.

L’isolement qui touche les Antilles est un isolement construit. Effectivement ces territoires sont insulaires et la rupture géographique est indéniable. Mais, cet isolement est accentué par les échanges exclusifs avec l’hexagone. L’environnement dans lequel baignent ces îles n’est clairement pas un désert économique. Il faut donc revoir le modèle et miser sur les territoires plus proches, les autres îles de la Caraïbe, le Mexique, les Etats-Unis, l’Amérique dans sa globalité. Il faut identifier les spécificités, les spécialités de chacun, travailler dans la complémentarité et mutualiser les moyens. Nous avons vu précédemment que le flux de marchandises sortant n’était pas suffisant pour accroitre les fréquences et faire diminuer les coûts. Pourquoi ne pas imaginer un pôle intermodal caribéen dédié aux transports ? Acheminer l’ensemble des produits en un même point pour ensuite les rediriger vers les grands ports continentaux. Les Antilles françaises ont la chance de se trouver au centre de l’arc antillais. Ce sont donc les endroits propices pour accueillir ce type d’infrastructures. Elles permettraient non seulement une plus grande capacité d’exportation, mais également d’importation de marchandises du monde entier et la redistribution de ces marchandises vers toutes les îles de la Caraïbe, permettant ainsi de percevoir droits, taxes et frais divers, sans négliger, évidemment, la création d’emplois conséquente. Cette situation géographique qui nous place au cœur de la Caraïbe est à mettre en parallèle de cette quasi-obligation à s’expatrier pour entreprendre des études ou se former plus généralement. Cette expérience que nous acquérons, cette capacité à l’adaptation, la connaissance éventuelle de plusieurs langues forment des profils parfaits pour une évolution dans cet environnement plus large dont l’un des éléments communs est la multi-culturalité, le métissage des populations.

Nous pouvons, cependant, nous accorder sur le fait que ce problème des transports existera toujours. On ne pourra pas changer ces petits espaces discontinus en larges plaines continentales. Il faut donc prendre en compte cette rupture géographique dans notre façon de développer de nouveaux modèles. Il semblerait tout à fait logique, de nos jours, de miser sur des réseaux performants de communication pour lutter contre l’éloignement. Et pour aller plus loin, il faut également miser davantage sur le service, et plus particulièrement sur les services dématérialisés. J’ai eu la chance lors de mes entretiens, d’avoir, de la part d’un de mes interlocuteurs, une proposition qui allait en ce sens. Il faut pouvoir exporter notre savoir-faire sans être dépendant des moyens de transports. L’idée était bien plus forte que cela, puisqu’il s’agissait d’utiliser le décalage horaire par rapport aux pays d’Europe, particulièrement, pour développer des services aux entreprises à l’étranger en utilisant les technologies de l’information et de la communication : « Puisque la production de biens nécessite du transport, si l’on veut exporter, exportons des services, du savoir, qui puissent utiliser les voies du numérique ».

«L’une des priorités serait de faciliter le retour au pays des jeunes diplômés guadeloupéens et martiniquais, venus se former dans l’Hexagone et de renforcer les formations endogènes post-bac, notamment dans le domaine entrepreneurial. »

Stéphane Meylan-Reinette, François Durpaire, Révolution, Antillaise, Eyrolles, 2009.

Nous avons parlé, précédemment, du problème de la formation et du phénomène d’exode. Il est important que les jeunes qui quittent leurs îles pour étudier y reviennent pour la faire évoluer avec eux. Cependant, de façon évidente, le marché de l’emploi est restreint et la vision que l’on en a depuis l’extérieur est encore pire. Il faut donc les inciter à redonner un souffle à leur territoire et à les faire se développer. Il n’y a, pour le moment, pas de marché commun dans la Caraïbe, mais s’il existait et si les Antilles y prenait part, peut être aurions-nous une vision plus large du marché de l’emploi. Cette mise en commun est fondamentale et touche bien des domaines, dont celui de la formation. L’UWI (University of the West Indies), regroupant les îles du Commonwealth avec trois campus principaux en Jamaïque, à Barbade et à Trinidad et Tobago, est un exemple à suivre ou à intégrer. D’ailleurs, depuis 2007, cette université a mis en place une filière intégrée de Sciences Politiques en cinq ans, appelée programme « France Caraïbe » en association avec l’Institut d’études politiques de Bordeaux et l’Université des Antilles et de la Guyane sur le campus de Martinique. Il faut, en mon sens, aller plus loin dans ce type de collaboration et imaginer plus de formation en commun avec ces universités.

Il est clair que si l’on vise le développement économique, il faut que les populations locales s’investissent dans leur économie. Il faut entreprendre. Dans ce domaine, il reste encore beaucoup à apprendre Il faut comprendre que l’économie, dans son caractère libre que nous connaissons aujourd’hui, est relativement récente aux Antilles. La population est habituée à ce que les grosses entreprises soient entre les mains d’une certaine classe et n’a pas cette vision de l’entrepreneur plus connue dans les pays développés. Il faut donc éduquer, former à l’entrepreneuriat et plus généralement accompagner les entreprises locales. Seule une implication des organismes et institutions publiques peut amener à ce développement, ce qui, pour ma part, semblerait beaucoup plus efficaces que de simples avantages fiscaux (et peut être moins couteux pour l’Etat). C’est dans ce sens qu’un des ingénieurs rencontrés faisait part de son idée d’autorité locale autonome qui pourrait prendre part à des sociétés d’économie mixte (SEM) afin de créer de l’emploi mais également permettre à des entrepreneurs locaux d’émerger. Cette autorité serait garante de la défense de l’intérêt commun face à l’intérêt privé. Ainsi, mon interlocuteur voyait une forme plus moderne des nationalisations larges que l’on a pu connaître en France au sortir de la guerre (exemple probant de la création d’EDF). A moyen terme, les sociétés ainsi crées seraient totalement ou partiellement privatisées selon l’intérêt stratégique et leur degré de développement.
Enfin, pour en finir avec les pratiques anticoncurrentielles dont nous avons parlé précédemment, il est indispensable de renforcer, ou tout simplement d’appliquer, les lois anti-trust. Il y     a bien évidemment, des personnes qui tirent un avantage de la non-application de ces lois aux Antilles. On peut donc estimer que les pressions auprès des décideurs sont fortes. Je crois que seul un entrepreneuriat de masse, la création d’entreprises indépendantes et ambitieuses peuvent combattre ces injustices.

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